A rebours


S’il est des textes mystérieux et sulfureux celui-ci pourrait presque en être; en partie grâce à son contenu, mais aussi grâce à sa rareté. Il m’a fallu en effet tout d’abord me battre bec et ongles pour en trouver un exemplaire, commandé auprès de mon libraire favori qui ignorait jusqu’à son existence malgré sa culture et sa connaissance éidétique en ce domaine.

Ce livre avait été vaguement évoqué à l’époque où j’usais mes fonds de pantalons sur quelque banc de cours de littérature il y a fort longtemps. Le texte avait été défini comme de la littérature décadente, poussant le surranné jusqu’à son extrème et présentant de surcroît un personnage pour le moins atypique.

Son ‘héros’ est en effet un des premiers misanthropes modernes de l’histoire de la littérature française. Dandy esthète, Des Esseintes ne se nourrit que de l’essence même de l’art qu’il confine à bien peu d’oeuvres d’art. Tout au long de ce livre nous est décrit la tour d’ivoire qu’il se crée pour se mettre en retrait de la société qu’il exècre et s’enfermer dans la contemplation des oeuvres qu’il considère comme les seules valables.

La langue de ce roman est effectivement d’un rafinement qui pourrait en rebutter beaucoup. On soupçonne l’auteur d’avoir rédigé plusieurs passages uniquement pour le plaisir des mots et du verbe et afin que vous compreniez ce dont je vous parle, je vais vous donner à lire ce passage sur l’histoire telle que vue par Des Esseintes:

« La seconde moitié du V° siècle était venue, l’épouvantable époque où d’abominables cahots bouleversaient la terre. Les Barbares saccagaient la Gaule; Rome paralysée, mise au pillage par les Wisigoths, sentait sa vie se glacer, voyait ses parties extrêmes, l’Occident et l’Orient, se débattre dans le sang, s’épuiser de jour en jour.

Dans la dissolution générale, dans les assassinats de césars qui se succèdent, dans le bruit des carnages qui ruissellent d’un bout de l’Europe à l’autre, un effrayant hourra retentit, étouffant les clameurs, couvrant les voix. Sur la rive du Danube, des milliers d’hommes, plantés sur de petits chevaux, enveloppés de casaques de peaux de rats, des Tartares affreux, avec d’énormes têtes, des nez écrasés, des mentons ravinés de cicatrices et de balafres, des visages de jaunisse dépouillés de poils, se précipitent, ventre à terre, enveloppent d’un tourbillon, les territoires des Bas-Empires.

Tout disparut dans la poussière des galops, dans la fumée des incendies. Les ténèbres se firent et les peuples consternés tremblèrent, écoutant passer, avec un fracas de tonnerre, l’épouvantable trombe. La horde des Huns rasa l’Europe, se rue sur la Gaule, s’écrasa dans les plaines de Châlons où Aetius la pila dans une effroyable charge. La plaine, gorgée de sang, moutonna comme une mer pourpre, deux cent mille cadavres barrèrent la route, brisèrent l’élan de cette avalanche qui, déviée, tomba, éclatant en coups de foudre, sur l’Italie où les villes exterminées flambèrent comme des meules.

L’Europe d’Occident croula sous le choc; la vie agonisante qu’il traînait dans l’imbécilité et dans l’ordure, s’éteignit; la fin de l’univers semblait d’ailleurs proche »

Avouez que si l’histoire nous avait été contée comme ça, nous compterions plus d’historiens dans nos rangs! ;)

Et pour vous prouver que Des Esseintes est un personnage qui a bien du mal avec ses semblables, voici un petit passage qui vous le prouvera:

« La musique profane est un art de promiscuité lorsqu’on ne peut la lire chez soi, seul, ainsi qu’on lit un livre; afin de la déguster, il eût fallu se mêler à cet invariable public qui regorge dans les théâtres et qui assiège ce Cirque d’hiver où, sous un soleil frisant, dans une atmosphère de lavoir, l’on aperçoit un homme à tournure de charpentier, qui bat en l’air une rémolade et massacre des épisodes dessoudés de Wagner, à l’immense joie d’une inconsciente foule. […] Aussi Des Esseintes pensait-il que, parmi cette tourbe de mélomanes qui s’extasiaient le dimanche, sur les banquettes, vingt à peine connaissaient la partition qu’on massacrait, quand les ouvreuses consentaient à se taire pour permettre d’écouter l’orchestre. »

Mais ceci n’est rien que de la misanthropie ordinaire comparé à ce qu’on trouve dans un autre passage:

« Jetez cette tartine, dit-il au domestique, à ces enfants qui se massacrent sur la route; que les plus faibles soient estropiés, n’aient part à aucun morceau et soient, de plus, rossés d’importance par leurs familles quand ils rentreront chez elles les culottes déchirées et les yeux meurtris; cela leur donnera un aperçu de la vie qui les attend! »

Je crois que tout ce discours n’a rien à envier à la détestation de l’humain qui filtre chez certains auteurs actuels ;)
Il y a bien évidemment énormément d’éxagération dans le tableau dépeint par Huysmans, un malin plaisir à forcer jusqu’à l’extrème les traits de son personnage afin de le rendre presque grotesque et comique … On en retire cependant quelques phrases et visions qui font encore mouche à notre époque blasée de la vie et féroce:

« Quelle singulière époque, se disait des Esseintes, que celle qui, tout en invoquant les intérêts de l’humanité, cherche à perfectionner les anesthésiques pour supprimer la souffrance physique et prépare, en même temps, de tels stimulants pour aggraver la douleur morale! »

Ou encore les derniers mots du livre:

« Après l’aristocratie de la naissance, c’était maintenant l’aristocratie de l’argent; c’était le califat des comptoirs, le despotisme de la rue du Sentier, la tyrannie du commerce aux idées vénales et étroites, aux instincts vaniteux et fourbes.

Plus scélérate, plus vile que la noblesse dépouillée et que le clergé déchu, la bourgeoisie leur empruntait les ostentation frivole, leur jactance caduque, qu’elle dégradait par son manque de savoir-vivre, leur volait leurs défauts qu’elle convertissait en d’hypocrites vices; et autoritaire et sournoise, basse et couarde, elle mitraillait sans pitié son éternelle et nécessaire dupe, la populace, qu’elle avait elle-même démuselée et apostée pour sauter à la gorge des vieilles castes!

Maintenant, c’était un fait acquis. Une fois sa besogne terminée, la plèbe avait été, par mesure d’hygiène, saignée à blanc; le bourgeois rassuré, trônait, jovial, de par la force de son argent et la contagion de sa sottise. Le résultat de son avénement avait été l’écrasement de toute intelligence, la négation de toute probité, la mort de tout art […] C’était, en peinture, un déluge de niaiseries molles; en littérature, une intempérance de style plat et d’idées lâches […] C’était le grand bagne de l’Amérique transporté sur notre continent; c’était enfin, l’immense, la profonde, l’incommensurable goujaterie du financier et du parvenu »

Il y a de quoi lire dans ce livre, quoi qu’on en pense, et une réelle volonté de son auteur de faire passer un message politique. Que les esthètes se réjouissent, les passages lyriques accumulant les descriptions de tableaux, de brocarts, les plantes, les décorations, et j’en passe…
Il faut surtout une bonne dose de courage pour s’attaquer à la lecture d’un texte aussi dense même s’il laisse souvent sourdre de délicieuses pépites ;)

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