Les Enfants d’Alexandrie – Françoise Chandernagor


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Dire que j’abordais ce livre avec circonspection n’est pas peu dire, cependant le point de vue de l’auteur m’intéressait beaucoup: Raconter la fin de Cléopâtre et Marc Antoine du point de vue des enfants qu’ils ont eu ensemble. Je m’étais beaucoup intéressé à la vie d’Auguste à l’époque, j’avais dû me pencher sur l’Egypte romaine avec ma maîtrise, le prof qui m’encadrait était passionné par les réalisations luxueuses de ce couple mythique dont les bateaux-palais, bref, c’est dire si j’avais déjà pas mal tourné autour du sujet, mais on ne m’avait jamais proposé de voir ça du point de vue de leurs enfants, Alexandre Hélios et Cléopâtre Séléné.

C’est donc avec quelques craintes mais en me disant que dans le pire des cas, j’apprendrai des choses sur les dits enfants que j’ai abordé ce livre.

Et la surprise fut très bonne.

L’auteur a fait énormément de recherches et s’est particulièrement bien documentée, ce qui rend cette fiction historique très très riche et agréable à lire même pour le public exigeant que je suis. Tout au long de son livre, Françoise Chandernagor nous propose avec de très nombreux détails de découvrir le point de vue de ces anciens, bien différent sur une foultitude d’aspects; et même si de temps en temps on a l’impression qu’un détail sert plus le romanesque que la vérité historique, on ne peut que reconnaître que l’ensemble est formidablement bien restitué.

En rendant à César ce qui appartient à César, au tout début de son livre l’auteur nous présente ce qu’on pourrait appeler un contrat d’écriture. De nombreux passages qu’elle évoque manquent cruellement de documentation, alors pour les besoins de la narration et pour le plaisir de conter, elle remplit les interstices de l’histoire avec son imagination. Contrairement à bien d’autres grands auteurs qui ont achoppé à mes yeux sur le thème, Françoise Chandernagor a l’humilité de nous proposer ce contrat de lecture et de découper son livre comme une accumulation de scenes, pas comme un fil qui sacrifie pour le vraissemblant toute vérité historique. Les renvois réguliers que l’auteur fait entre le présent et l’antique sont finalement bien agréables et donnent au livre une toile de fond bien plus vaste, sans noyer le lecteur sous des références antiques incompréhensibles au commun des mortels.

Il faut aussi noter, et c’est là peut être la chose la plus importante, que la dame ne se pique pas simplement de nous raconter une petite bluette vite troussée, la langue en est délicatement ciselée, un véritable petit bijou, faisant de la lecture de ce roman un vrai petit moment de régal. De nombreux passages sont d’une poésie délicate, servie par une plume particulièrement douée pour évoquer en quelques lignes un univers à jamais englouti par les vagues et ressacs de l’histoire (et aussi plus concrétement par la mer Méditerrannée :p). Certes les personnages de Cléopâtre et de Marc Antoine ont eu un destin bien assez romanesque pour donner un petit coup de pouce à l’écriture d’un roman, il faut cependant bien du talent pour restituer de façon juste la fausse légéreté teintée d’une profonde gravité qui caractérise les dernieres années de la Vie innimitable que ces deux héros ont menée.

Afin que vous puissiez toucher du doigt l’écriture poétique de l’auteur, je me permet de vous donner en lecture un extrait du livre, petite scenette entre les scènes, celle-ci ne prend même pas une page mais est si belle:

Amnésie
Un jour qu’au Palais elle nettoie la volière des princes, une vieille esclave tombe en arrêt. Elle se rappelle, dit elle, ça y est, elle se rappelle! En hiver, dans le pays où elle est née, il pleut des plumes blanches, un duvet de tourterelle qui couvre le sol… tout le monde rit: on ne la croit pas.

Sauf Diotélès, qui assure avoir lu, dans Xénophon, que cet étrange phénomène s’appelle « neige ».

L’esclave gauloise reste hésitante, presque honteuse. « Neige » dites vous? Forcément, dans son pays, ce n’était pas ce mot là. Elle a marché si longtemps. Elle a eu beaucoup de maîtres. Et beaucoup d’enfants. Les maîtres l’ont vendue. On lui a pris les enfants. « Neige »? Peut être…

Du passé, il ne lui reste plus rien. Pas un mot, pas un amour, pas un objet. Même pas l’un de ces débris dérisoires, amulettes, épingles, petite monnaie, babioles de bazar que, vingt siècles après, des archéologues ramasseront avec respect. On ne conserve pas le duvet de l’oiseau, le souffle du vent, un flocon de neige… Qui se souviendra de l’esclave qui ne se rappelle rien?

Ou bien encore, puisque je suis parti à vous donner à lire, voici un extrait qui se passe après la bataille d’Actium, en pleine débâcle donc pour nos héros:

Il avait quand même fini par s’asseoir, mais il était assommé  Ivre de colère et de honte. Incapable d’imaginer une suite, et incapable d’en finir sur l’heure. Puis, alors qu’on approchait du cap Ténare, elle lui envoya ses suivantes, qui parvinrent à le persuader de dîner avec leur Reine et – nous dit la chronique – de rester près d’elle toute la nuit. Nuit du cinq au six septembre en 31 avant Jésus Christ, au large du cap Ténare, point sud-ouest du Péloponèse.
« L’âme d’un amant vit dans le corps d’un autre » : cette nuit-là, Antoine reprit vie dans le corps de Cléopâtre.

Isis, une fois encore, ressuscitait Osiris. Tous les sortilèges de l’Egypte, pour effacer, ne fut-ce qu’un instant,  les milliers de cadavres […]. Qu’il oublie! Qu’il oublie les cris des mourants et les mots des poètes […]. Qu’il oublie tout, voilà ce qu’elle veut maintenant. L’empêcher de regarder en arrière, ou de se porter vers l’avenir comme la proue d’un navire. L’obliger à s’enfermer dans une chambre, à se murer dans le présent. Elle pose la main sur ses yeux, « sois aveugle », pose les lèvres sur ses lèvres, « tais toi ». Elle veut qu’ensemble ils n’aient plus ni passé, ni lendemain, mais un éternel aujourd’hui. Aujourd’hui Marc, nous sommes en vie…

Les enfants d’Alexandrie sur le JDD par Bernard Pivot

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